Extrait de Salon d'amour

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Extrait de / Excerpt from : Salon d'amour.


A dix heures, ils furent tous exacts au rendez-vous ; ils étaient dix. Josette elle-même les plaça derrière le judas, les autorisant seulement au début à soulever l’extrême bord du rideau.

Dès que les élèves étoiles commencèrent leurs mouvements rythmiques, on n’entendit plus, parmi les spectateurs, qu’un bruit rauque de respiration haletante. Les gorges se serraient, les yeux se révulsaient, les lippes tremblaient. La bête en un instant était déchaînée.

Josette, placide, demeurait en arrière et les surveillait. Elle avait, pour eux, un bon regard indulgent. A son avis, il n’y avait rien de mal en ces simples façons et les messieurs de la tour pointue certainement n’y trouveraient à redire.

Théo, dans le salon, fumait placidement un havane, attendant que l’expérience fût terminée ; lui non plus n’éprouvait aucune crainte, ayant passé habilement l’école cinématographique sous le nom et la responsabilité de l’aimable Léon.

Cependant les élèves travaillaient avec ardeur, elles en avaient le corps ruisselant de sueur. L’Ecureuil, bon enfant, leur accorda quelques minutes de repos.

Fatiguées, elles s’accotèrent au mur, et leur regard trouble parcourut la pièce.

Une gêne, un émoi incompréhensibles les tourmentaient, des idées sensuelles inattendues leur bouleversaient le cerveau.

Le cocktail commençait à produire ses salutaires effets.

Léon qui les épiait ricanait, se demandant toutefois, avec une légère anxiété, où s’arrêteraient les choses.

A leur intention, il inventa une nouvelle série de mouvements aussi étranges que les précédents, mais qui avaient l’avantage, pour les spectateurs, de mettre en valeur leur beauté juvénile et tentante.

Une nervosité intérieure et inaccoutumée les soulevait ; elles apportèrent à cette gymnastique une joyeuse ardeur. Leur souplesse naturelle de petites Parisiennes maigres rendait tous ces gestes gracieux, harmonieux, malgré leur bizarrerie.

Léon adossé au mur, comptait à haute voix, afin de donner à la scène une apparence de vraisemblance. Mais son regard se coulait vers le rideau qui se soulevait de plus en plus.

Les spectateurs, grisés, perdaient toute prudence, des doigts tremblants montaient jusqu'au satin qu'ils poussaient insensiblement, dégageant mieux la vitre du rideau.

Cette vitre était recouverte d’une mince pellicule jaune qui empêchait que l’on remarquât extérieurement la présence de toutes ces faces turgides, mais n’empêchait nullement de voir de l’intérieur.

Les jeunes filles ne se lassaient pas, au contraire, elles semblaient se réjouir de cette débauche d'exercices physiques. Poussées par un démon malin, elles outraient les positions audacieuses, pour la plus grande joie du groupe d'énervés.

De nouveau, il y eut une pose et cette immobilité, après cette activité anormale, acheva de les affoler.

Elles sentaient toutes, en elles, un feu dévorant, un besoin précis, que leurs amours dernières ne leur permettaient pas d’ignorer.

Toutes avaient vu le loup en compagnie d’un ami bienveillant et elles connaissaient en quoi consistait la peur que causait ce quadrupède.

Machinalement, elles échangeaient des regards languides, ne sachant comment cacher leur émoi, dont elles éprouvaient une certaine honte.

Mais nulle ne s’occupait de sa voisine, ayant assez affaire avec elle-même.

Le rideau maintenant était complètement levé et les spectateurs se bousculaient presque pour mieux appliquer leur visage à la vitre.

Craignant qu’elles ne s’en aperçussent, Léon les remit en mouvement.

Il leur fit tourner le dos au judas et commanda divers exercices de flexions sur les jambes qui les obligeaient à se pencher en avant, les mains à terre.

Il ricanait doucement, se figurant la tête des autres, volés par ce changement de figure.

Il se trompait cependant ; la perversion de l’âme revêt des formes multiples. Il obtint le résultat contraire à celui espéré, et de l’autre côté du mur, se produisit une véritable révolution.

Une soubrette entra, apportant une pile de peignoirs soyeux et de ses mains habiles, couvrit les épaules frissonnantes des jeunes filles.

Ensuite la voix douce, elle proposa :

— Si ces demoiselles veulent se reposer un instant ?

Toutes étaient rompues, elles acceptèrent avec joie, et la camériste les entraîna, par le palier et le couloir, jusqu’au salon de verdure où régnait une douce pénombre.

Elles s’affalèrent sur les divans, chacune en un réduit mystérieux, en se demandant où elles se trouvaient exactement.

Leur esprit chavirait, une griserie leur montait au cerveau, cette atmosphère de serre chaude achevait de les affoler.

Et soudain, chacune sentit auprès d’elle une présence, des bouches chaudes prirent leurs lèvres. Elles défaillirent, toutes sans exception, entraînées vers la chute par la traîtrise du breuvage ingéré.




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