Extrait de Les Confidences d'un baronnet

De BiblioCuriosa.

Extrait de / Excerpt from : Les Confidences d'un baronnet.


Ma croupe était en feu et je me laissai fouetter sans honte ni réaction, voluptueusement ! La scène dont je parle se déroulait derrière un massif de lauriers-roses, au pied de la terrasse du jardin d'hiver. Nous étions seuls. Le piaffement des chevaux couvrait les plus vives cinglades et dans ce bruit de gourmettes je percevais avec un douloureux plaisir l'âcre sensation de ma chair meurtrie par un amour despote. O subtile, inoubliable révélation ! Je fléchissais sous la violence du choc, mâle fouaillé et priapique, dopé à mort pour un tournoi sexuel... Enfin, comme la comtesse relâchait son étreinte, je pus lever vers elle mes yeux gonflés de larmes, mon visage crispé de souffrance et d'amour.

Elle s'arrêta, le teint animé par l'exercice, la poitrine battante, prit ma tête entre ses mains et bouche à bouche, siffla distinctement :

— « La prochaine fois, je te déculotterai comme un gosse, vilain garçon ! »

Puis d'un bond elle sauta sur Mamelück, éclata de rire, la face tournée vers le jardin d'hiver et partit à fond de train.

Je fus long à enfourcher ma bête tant j'avais la croupe endolorie, les reins lourds, le cerveau vide. En quittant l'abri de lauriers, je levai la tête moi aussi, d'instinct et ce fut pour apercevoir immobile, entre les palmes vertes, le beau visage de Mlle Judith dont les yeux étincelaient. Je galopai longtemps sur les terres domaniales avant de rejoindre Mme de Striegel que je n'eus pas, un seul instant, l'idée d'abandonner. Au contraire, je harcelai Maroussia pour l'atteindre plus tôt. Elle suivait au trot un vallon solitaire semé de bouleaux, de genévriers, de nerpruns et de tamaris d'Allemagne. Je pris la file à dix longueurs pendant longtemps sans qu'elle tournât la tête. Les bruyères amortissaient le roulement des sabots et exhalaient un frais parfum champêtre, l'odeur de ma lande écossaise. Près d'un point d'eau, au cœur du taillis, la comtesse arrêta son cheval, ne s'étonna pas de me voir et du geste m'appela.

— « M'en veux-tu, Arthur ? dit-elle sans me regarder.

— « Non, je ne vous en veux pas, lady Helga.

Elle secoua la tête et reprit :

— « Je t'ai fouetté sans raison, exprès. Il fallait que je te fouette ainsi. Mais tu ne peux pas comprendre ! »

Mes regards durent avoir en cet instant une telle éloquence qu'elle tressaillit.

— « Fou, murmura-t-elle en caressant ma joue, petit fou de sa méchante Helga... Ai-je voulu te punir et trouver pour te battre un prétexte quelconque ou bien montrer surtout que je te punissais ? Qui donc pouvait nous voir ? Personne au moins, j'espère ?

— « Mlle de Schenkelweiss était sur la terrasse...

— « Tais-toi, Arthur, je sais qu'elle était là. Je t'ai fouetté parce qu'elle était là, parce que les nerfs me font mal horriblement. D'ailleurs, sois tranquille, elle ne dira rien, jamais, jamais ! »

Un chêne moussu nous couvrait de sa verdure nouvelle. L'air embaumait. Sous les pieds des chevaux d'humbles fleurs printanières constellaient le gazon. La comtesse m'attira par le cou.

— « Mon petit Arthur, mon bambino, mon page... J'aime toujours, le sais-tu, ton beau regard ardent et tes lèvres pulpeuses comme celles d'une odalisque. On te donnerait quinze ans ! Dis-moi que ce n'est pas grave de fesser un enfant. »

Son baiser m'étourdit. Baiser de feu, baiser de glace : baiser de la comtesse Helga. Je mourais de joie.

— « Arthur, fit-elle avec effort en s'écartant de moi, cher enfant, ne me tente pas ainsi, non ! Je redoute pour toi les ardeurs de mon sang et le vice qui m'attire. L'amour, vois-tu, est une lutte d'égoïsmes, un marché où le plus faible est dupe ! Comme elle est fraîche ta bouche, mon joli page brun... »

Un écart du Mamelück rompit brutalement l'extase de la caresse. Mme de Striegel sauta dans l'herbe et m'appela près d'elle à l'ombre du vieux chêne. Des oiseaux faisaient l'amour au-dessus de nos têtes et le ruisseau chantait :

Take all my loves, my love, yea take them all. What hast thou then more than thou hadst before?

Helga jeta au hasard sa jaquette, son feutre. Une rosée légère perlait sur son front.

— « J'ai la fièvre, gémit-elle, en s'étirant, en se roulant comme une nymphe des forêts, et j'ai soif... J'ai soif d'amour et de jouissance, de choses neuves. Je suis perverse horriblement. The german sow a plus raison qu'elle ne le pense encore... Ah ! darling, darling, je dois à sa vertu un vice qui m'épouvante... Viens là, tout près de moi : je veux me rafraîchir ! »

Et tout bas, en me couvrant de son corps infernal comme une louve en chaleur, elle répéta :

— « Chéri, te souviens-tu ? C'était sous le gui de Christmas... »

Comme il est difficile, ladies, de narrer pour vous, même sous un très libre aspect, le festin où me convia cette prodigieuse hôtesse. Je la verrai toujours me saisir, m'étreindre, m'étourdir de caresses et célébrer magistralement le culte du « jeune dieu » plein d'orgueil dont j'ignorais la force. Aveuglé, bridé, je m'emballai, le mors aux dents, sur le champ du plaisir. J'ai l'obscure souvenance d'une folle chevauchée dans un torrent de délices, de spasmes tumultueux, d'ardentes résurrections. Ce fut, en six actes, une priapée superbe ! Aujourd'hui encore, saturé de toutes les joies amoureuses, inassouvi pourtant, je donnerais sans regret cent pages de mon « Livre d'Or » pour retrouver, une fois, une seule fois, la volupté royale et presque démentielle, qui m'arrachait des cris entre les bras d'Helga... Mon énergie fluait comme le sang jaillit d'un vaisseau grand ouvert, dans l'écrin de chair que m'offrait la prêtresse. Son baiser, son enlacement, car je n'ose dire sa possession — bien téméraire qui voudrait ou croirait posséder une Helga ! — avaient le pouvoir destructeur d'une lave incandescente et quand je défaillis, disloqué pour un suprême obstacle, cruellement, elle me fessa.

Je revins au monde, le nez dans l'herbe, anéanti, la croupe ardente. Le hennissement des chevaux me fit trembler. Mme de Striegel, à califourchon sur le Mamelück dessellé, silhouette fantastique dans la nuit tombante me cria :

— « Rentre au château, Arthur, prends ma selle et puis ça ! Elle me jeta au visage sa culotte avec un rire strident... Moi je n'ai pas mon compte, entends-tu ? Non, je n'ai pas mon compte et je veux jouir encore, jouir comme une sorcière plantée nue sur un cheval. »

Ses yeux luisaient pleins de phosphore. Puis elle fouailla la bête, étreignit ses flancs. L'arabe se cabrait, ruait, exécutait sous elle des sauts fantastiques tandis qu'elle maniait la cravache dont je portais la marque et que son rire aigu, monotone, se propageait au loin sous la voûte sombre des arbres. Alors, elle partit d'un bond ainsi qu'une lubrique centauresse. Entre les basques très amples de la jaquette noire, claquant au vent comme des élytres je vis, dans l'obscurité naissante, une tache lumineuse semblable à celle d'un astre froid : les cuisses et les fesses nues de la comtesse Helga !



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