Extrait de En Russie rouge

De BiblioCuriosa.

Extrait de / Excerpt from : En Russie rouge.


Nous montâmes tous dans la chambre du vieux barine, là où était la fameuse panoplie d'armes, de fouets et de cravaches dont je n'avais pas perdu le souvenir. Je marchais devant ; le barine suivait, menottes aux mains entre deux gardes rouges, et sa femme venait derrière, le lieutenant la tenant par un bras et un sous-officier par l'autre.

Quand nous fûmes tous dans la vaste chambre — les enfants ayant été laissés au salon avec une servante :

— Deux hommes de bonne volonté, commandai-je, pour fouetter cette femme.

Il s'en présenta vingt. Tous voulaient être de la partie. Ils se considéraient tous comme injuriés personnellement et brûlaient du désir de se venger.

On eut dit que la victime prenait elle-même plaisir à les surexciter.

— C'est infâme ! protestait-elle. Vous êtes des bandits, et, quand nous serons de nouveau les maîtres, nous vous ferons périr dans les tortures.

— C'est honteux ! ajoutait le barine, enfin sorti de son silence par la menace du châtiment qu'on allait infliger à sa femme. Vous êtes des lâches ! Vingt contre une femme ! Mais nous aurons notre revanche quand notre père le tsar remontera sur son trône. Nous vous enverrons crever de misère, sous le knout, en Sibérie.

— C'est tout ? demandai-je avec un sang-froid imperturbable, quand il eut achevé son discours, sous les menaces et les huées des gardes rouges, dont certains se jetant sur lui, le frappèrent au visage.

— Du silence et du calme et chacun à sa place, commandai-je. Il aura son tour, tout à l'heure. Il est suffisamment puni en ce moment dans son amour-propre par le spectacle de sa femme troussée et fouettée devant lui et devant nous. Gardes, faites ce que je vous ai ordonné.

Les deux plus vigoureux de la troupe, que j'avais désignés du doigt, s'avancèrent, et, se saisissant de la victime que le lieutenant avait lâchée, ils la forcèrent à s'agenouiller sur la peau d'ours étendue au pied du lit du vieux barine, le dos tourné à son mari et aux gardes rouges.

Puis, tandis que l'un des deux la maintenait à genoux en lui serrant les poignets dans sa patte vigoureuse, tandis que, de son autre main étalée sur l'épaule de la coupable, il la clouait au sol, dans l'impossibilité de faire un mouvement, le second garde rouge, empoignant à pleines mains la longue jupe la relevait jusqu'à la taille ainsi que le jupon de dentelle qui arrachait un cri d'admiration aux spectateurs tant il était joli — la plupart n'avaient jamais vu de femme aussi richement vêtue.

La nudité de la victime n'était plus cachée que par son pantalon et sa chemise : un pantalon large et long, plus joli encore et plus orné de dentelles que le jupon, que le garde rouge chargé de l'enlever eut beaucoup de peine à retirer, car il n'avait pas l'habitude de se mouvoir dans de tels dessous. (La plupart des femmes du peuple en Russie ne portant pas ce genre de vêtements).

De guerre lasse, il finit même par le déchirer de haut en bas et faire retomber les deux jambes séparées sur le pied correspondant. Puis il troussa la chemise, qui ne le cédait en rien aux autres dessous pour la finesse du tissu et la beauté de l'ornementation, et la remonta jusqu'aux épaules en la glissant, pour l'empêcher de retomber, sous la main du premier garde rouge qui retenait déjà les autres vêtements...

La femme était nue de la ceinture aux genoux. Elle n'avait pas dit un mot pendant la honteuse opération du retroussage, sauf à la fin, quand elle avait senti qu'on relevait sa chemise. Elle avait poussé alors un long soupir qui ressemblait à un gémissement et c'était tout.

Quant à son mari, rouge de fureur et d'indignation, congestionné, tremblant de rage, les dents serrées, il avait pris le parti de fermer les yeux pour ne plus voir. Mais il devait les ouvrir bientôt, aux premiers cris de sa femme.

Quand nous eûmes laissé pendant quelques minutes notre victime dans la tenue indécente et humiliante que nous lui avions imposée (le temps nécessaire à lui faire comprendre jusqu'à quel point nous voulions la mortifier, et, par surcroît, le plaisir pour nous d'admirer un arrière-train qui n'était pas seulement aristocratique mais en plein épanouissement, parfait de forme et de galbe, à la fois ferme et velouté, bien développé quoique gracieux, sans exagération dans aucun sens) ; au bout de quelques minutes, dis-je, je décrochai de la fameuse panoplie la cravache dont on s'était servi sur moi autrefois et je la tendis au garde rouge qui, après avoir fait fonction de « retrousseur » allait faire fonction de fouetteur, en lui disant :

— Je m'en remets à toi du soin de faire rentrer dans sa gorge les injures de cette femme !

Et le garde rouge brandit la cravache et, la faisant siffler dans l'air, en cingla de toutes ses forces la belle croupe offerte à ses exploits, arrachant, du premier coup, à la victime, un cri de douleur qui fit rouvrir les yeux à son mari, lequel murmura une nouvelle injure que, dans l'ardeur de la flagellation, nous n'entendîmes même pas.

Car le fouetteur cinglait avec autant d'adresse que de violence, comme s'il n'avait jamais fait que cela de toute son existence, et, sans s'inquiéter des cris de plus en plus aigus de la flagellée.

La cravache sifflait, tombait, se relevait, sifflait encore et retombait avec un bruit sec et coupant, arrachant maintenant des hurlements à la victime, dont le derrière, passé au rouge sombre, se zébrait de fines raies brunes. Et ces hurlements étouffaient les injures et les menaces du mari qui, hors de lui, cramoisi, étouffant de rage, semblait prêt pour l'apoplexie.



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